Il avait frappé si fort le visage d'un ange que sa main s'était fissurée et creusée jusqu' à se désagréger complètement pour se répandre sans bruit sur le sol, mêlée au filet de bave de la terre qui pleurait la violence de son geste déjà passé... Sa main n'était plus rien, elle avait disparue.
Les ombres s'étaient abaissées derrière la grande glycine, quant à l'heure du thé, Jahkar avait contourné la place sur laquelle le Conseil s'était rassemblé pour voter le renvoi du Ministre de l'Attente. Il ne comptait pas participer à ce rassemblement, préférant se diriger vers le jardin de Bisrat où l'attendait la belle Fadkhala aux chevilles si légères, aux cheveux si satinés. Il rêvait de son joli sourire quand elle lui ouvrirait la porte de sa demeure, timide mais décidée... Elle était si belle dans son coeur, et elle savait déjà, probablement l'avait-elle toujours su, qu'elle serait la dame du Jahkarkastan et qu'elle serait à l'initiative de beaucoup de réformes.... Elle se déshabillerait pour que tout change, elle laisserait entrevoir l'intérieur de ses jambes pour que tout se métamorphose au Jahkarkastan, pour que les fleuves débitent des lois gracieuses frappées de justice, pour que les Jahkarkastis se hissent enfin sur les contours du monde et crient aux autres, à ceux de l'ailleurs qu'ils sont ici les plus sages et les plus soignés de l'univers. La Dame savait que ce soir elle c'est Jahkar qui entrerait chez elle, mais qu'il n'en ressortirait pas sans une cartographie nouvelle, sans les clés d'un renouveau dont elle connaissait toutes les pentes et soupentes. Fadkhala irait jusqu'au bout, et pour cela, elle sera nue.
Doudoune gratte ses os sous le vernis opaque de ses grands yeux mauves. Cette chatte, tout comme la tourterelle, est toujours vissée sur les nuages, avalant le long coton de leurs cheveux pour mieux se hisser semble-t-il vers cet azur qui la cloue pourtant au sol de par son immensité.
Comme une plaie ouverte et sur laquelle un vaurien aurait plaqué un tisonnier, Jahkar hurla sa naissance face à un monde vidé de toute sa substance, et ce cri s'épancha avec épaisseur pendant l'année entière de son allaitement par le vent, qui, lui, resta en place sans fléchir, vent qui lui amenait chaque jour les lambeaux de lait du monde défait le jour de son baptême de sang. Jahkar, en criant, créait le monde, par portions, petit à petit, ses convulsions s'épanchaient dans les interstices, les vides, et les comblaient de ses fureurs, de ses peurs... Cette boule, dite planète, se reconstitua, mais d'une façon décalée, tout y était sans sens, ou plutôt dans tous les sens, et jamais plus un ogre ne pu y respirer, du moins un ogre dans sa part entière, puisque Jahkar en était la moitié... Le monde naissant était un monde vidé de sens, un monde de sang et tout bien vu mêlé dans le sang. Un astre se détacha avec violence au terme de cette année criarde: la luna, qui se mit à briller et à éclairer un peu les recoins de ce monde qui se bouchait et se mettait à vivre, la luna amena la torche qui tua les derniers puits d'obscurité de la surface de la planète neuve, et elle se mit à gyrotourner autour de cette masse ovoïde qui n'était encore pas baptisée puisque le seul qui aurait alors pu le faire était Jahkar et qu'il ne connaissait pas bien, ni même rien, la langue qui y serait en usage... Il fallait une fois de plus attendre. Attendre que les rayons de la luna brûlent les cendres du globe pour les ébourrifer en pucerons et les envoyer vivre sur les restants de branches qui du coup se mettraient à revivre, caressés d'un lait animal qui titillait alors leur sève végétale, stimulant leur bâton de sexe qui pourrait percer à tout jamais les mystères de la reproduction et engendrer le restant des espèces, par cette douce magie donc que l'on nommera plus tard la Gurgondose.
Les ogres ont grandi dans les extrémités des mondes, là où les funambules lâchent leurs pieds dans le vide, à la frontière des vides, aux bords des goufres, nourris du torrent de la folie. Jahkar est né d'une ogresse mais son père était une tortuga, rien de bien ordinaire à cela, mais la surprise fut de taille à sa naissance: il lui manquait une oreille et ses yeux n'étaient pas du même bleu que ses ancêtres, ils étaient plutôt mauves même... nouvelle navette de la vie, nouvelle vision pour l'avenir, il ne restait plus à Jahkar qu'à se propulser dans un monde qu'il restait à reconstruire dans sa quasi totalité, puisque ses parents, pour sa naissance, avaient offert en banquet aux convives gourmands chacun une face du monde, et tout avait été dévoré en une nuit de six heures: les arbres, les animaux, les étoiles, les rêves et les espaces... il ne restait plus rien au petit matin, que Jahkar pleurant sa solitude face au vide nouveau, et quelques convives morts d'avoir trop garni leur panse... Sa mère l'ogresse avait avalé son père la tortuga et s'était fait piquer au gosier, au passage, elle en mourut à l'aube... le monde de Jahkar était prêt à éclore... genèse nouvelle.


