Une fois le Causse en vue, il s'agit de renifler l'air pour en capter le chemin le plus frais. Et c'est cette trace pleine d'effluve de champignons qui va vous guider au plus profond des ronces et genèvriers pour finalement vous jeter au bord des lèvres humides de la terre. Le gouffre est là, béant, aven aux dents calcaires, trou noir du plateau, chute vertigineuse vers le coeur de la Cévenne, plein coeur, pleine chute, matelas de moutons ancestraux, pliés en quarante morceaux d'os chacun, fissurés jusque dans le coeur des pierres. Cette grotte est une véritable marmite où les petits lutins appelés ici des dabhjilés ont pris l'habitude de venir se reposer, mais aussi se nourrir de gros bols de safran qu'ils amènent en journée depuis la surface envahie de mauves crocus. Crocus plus nombreux encore que les craves et les chocards qui rivalisent sans cesse pour jeter le plus vilain cri à l'abord de la grotte tenue secrète.
Comme une machoire agonisante, le rocher fondait son écume sur les cheveux marins de la masure, il existait encore des hommes dans ce petit bourg crasseux qui se prenaient pour de sages prophètes, de vraies étoiles de mer. Le vent les appelait souvent pour connaître la direction à prendre, et ces figures terrestres lui répondaient dans un langage tout refait que la direction voulue se devinait simplement dans le sang et le sable véhiculés dans chaque paquet de vagues apporté sur la grève. Ces sages savaient lire à l'envers chaque sens de l'histoire, et quand ils se retournaient pour la raconter aux vivants, ils se gênaient mutuellement dans leurs dires, pour rebondir finalement et toujours sur une fin unique, la jetée et la grève...
Elle surprenait tout le monde, elle et son regard circulaire penché sur le monde.Toujours terrée qu'elle était dans l'humus de la grande forêt, elle offrait de fines sucreries aux limaces, chatouillait de ses vibrisses le cou boueux des bêtes noires au pas si lourd, méprisait l'homme dans sa cueillette, toujours pressé cet animal! culbutant les russules, piétinant les lactaires jusqu'à la dernière goutte... Ses yeux, magnifiques rubis, sentaient la forêt en surmultiplié, et c'était un délice de les voir s'ouvrir en tous sens sur le monde.Elle est au fond, tout au fond parmi les hydnes et les mille feuilles; c'est elle qui caracole dans les branchages plombés par la vase, elle est la reine de ces eaux.
Les verres épais de sa triste figure transpiraient la tempête qui le faisait rouler à chacun de ses souffles sur de brûlants tessons, vipères mauves et coupantes... Il hurlait la bouteille, il soutenait la terre et se brisait les reins. Le mur de la petite brasserie porte encore aujourd'hui la trace de ce cerveau liquide, petite flaque verte coagulée de soufre.

