Les deux lutins complices s'exerçaient maintenant depuis trois jours pour tenter de battre le record sans gloire de la plus matinale cabriole, et ils avaient beau faire, rien ne laissait entrevoir de progrès dans leurs figures... et le plus laborieux restait encore l'effort à fournir pour améliorer l'heure du lever: rien n'y faisait, pas possible avant 7 heures, alors que Laho la grande girafe allait déccrocher le soleil sans force pour 5 heures et sans encombres. Les deux lutins complices s'exerçaient donc de cette sorte, et roulaient toute la matinée à la recherche d'un croissant de lune qu'ils ne parvenaient donc jamais à effleurer...mais c'est ainsi.
Il est toujours penché sur cet amas osseux que mouettes et rats terminent de faire danser après la valse des balles offerte par le calibre qui l'a amené à se coucher là, il y a maintenant de cela dix jours. Ce chien est fou racontent partout les vieilles femmes qui comme de grandes sentinelles rodent chaque soir autour de la dépouille, étonnées qu'elles sont de ne jamais avoir vu cet animal s'abreuver depuis tout ce temps. Et elles râlent, et elles pleurent aussi, car elles savent que bientôt ce sera son tour, funeste trajet pour ce dingo canin dont on ne voit déjà plus que les crocs qui trahissent ses os.
L'ogre ne calcule pas, il dévore.
Le troisième jour du marché à Ebhjur, une vierge s'était attardée devant un étal de jolis tissus, presque aussi translucides que les robes de dame cigale. Ses mains caressaient en surface les chaudes couleurs des étoffes et ses yeux exploraient en profondeur des piles entières de soies, aussi graciles que des papillons bleus. Le bruit sourd qui sorti brusquement de derrière un mur de jujubiers ne la fit pas trembler, prise qu'elle était dans sa quête de se bien vêtir.Aussi elle ne vit pas venir l'ogre du chott, qui tel une marmite défiant le courant tournait déjà dans sa tête les plus gourmandes idées à propos de la belle gazelle... Il suçait déjà un cuisseau d'oryx quand il avala gouluement la demoiselle qui croyait alors plonger sa main, puis son corps entier dans l'épaisseur des textiles. Elle disparue pour un siècle dans l'abominable panse de l'ogre si peu penseur du Chott, que l'on ne revit d'ailleurs plus sur le marché à Ebhjur depuis ce jour. La digestion fut longue pour l'ogre qui n'était pas habitué à tant de pureté dans ses repas. Il fut malade le bougre, et ne s'en prit plus ensuite qu'aux vieilles femmes et aux chibanis rencontrés désséchés entre deux ergs. Le soir où il mourut, bien longtemps après ce repas d'une vierge, il la vomit au plus creux du chott qu'il habitait et qui dès lors ne tarit plus jamais.


