Le désert est ici un grelot que le vent agite, toujours bousculé jusqu'à sa frêle ossature, toujours revisité par l'absence de l'homme. Ses marges sont éloquentes, elles chantent la faiblesse de tout ce qui l'entoure, à savoir la vie, frileuse et généreuse, mais pas téméraire sur les bords, et là, il s'agit bien d'une bordure sur cette page, un bord de gouffre, une gorge à absinthe prête à engouler l'absence... lorsqu'on parle de bords, il est souvent préférable de suivre la voie médiane, cela évite bien souvent d'être broyé sur ces marges sensibles que sont les mâchoires du monde.
Il n'est jamais évident pour les fragiles paysans du Jahkarkastan de céder le fruit de leurs cultures aux princes de la bordure qui viennent les visiter sur les marchés aux plantes, marchés qui se tiennent tous les deux mois sur le large plateau de la Capsule Nabuthan 2, au nord de la province Laoiumtangop. Il est même parfois très pénible d'observer ces gens de la terre pleurer sur les sacs de semences qu'ils finissent toujours par céder à bas prix et le coeur percé les derniers jours de foire. Ce qui les amène à tant de tristesse, c'est l'amour de la plante qu'ils cultivent avec tant de passion, plante aux têtes si épicées, si fortes aussi quand on leur tient tête...plante animale multicéphale... Cette grande ortie bleue, fine et longue, blonde et dansante comme le mistral, et que l'on nomme ici le Dragul. Ce saint Dragul est au monde des plantes à fleurs ce que l'Amanite des Césars est à celui des Champignons: un Mage, un Calife des sens...
Elle s'allongera sur ce dolmen, et Jahkar lui boira les veines.
Le canal Thjiebl est la seringue qui irrigue les veines du pays, toujours plantée dans les terres habillées par les herbes.

